Entretien réalisé par Becky Miller et Martha Holmes en décembre 2001

B.M.: Quels écrivains admirez-vous? Pourquoi?

B.M.: Vous avez dit: "J'écris le livre que je ne sais pas écrire". Pourriez-vous expliquer cette phrase? Voulez-vous dire que l'écriture est une aventure, ou peut-être une façon de prendre des risques?

B.M.: Vous avez dit que vous voulez donner "un grand coup de pied dans le château de cartes pour le reconstruire différemment". Voulez-vous que votre propre écriture ne suive pas les règles strictes d'une certaine littérature, ou est-ce que vous voulez changer l'institution de l'écriture moderne toute entière?

M.D.: Inutile d'écrire si on sait à l'avance ce que l'on va écrire, la forme que cela va prendre. On ne ferait que répéter le passé. On peut connaître les thèmes de ce qu'on va écrire, on ne sait pas comment on va les jouer sur la page, comment les phrases vont attraper le monde. J'abomine les écrivains dont le but le plus haut est d'écrire "comme Tchekhov", ou de "renouer avec l'écriture classique": Yourcenar, par exemple. Quatre-vingt-quinze pour cent des livres qui se publient chaque année sont ainsi inutiles ou carrément nocifs: conservateurs, réactionnaires par leur forme même quelque soit le thème qu'ils abordent, ils engluent la littérature, donnent à lire d'encombrantes vieilleries à la place -- parfois plus discrète, mais pas toujours -- des livres nécessaires.

Je cherche à inventer de nouvelles formes, à écrire de nouvelles phrases, parce que c'est le seul moyen de rendre compte du monde moderne, dont le mouvement sinon nous dépasse sans cesse, demeurant illisible, incompréhensible.

En ce sens toute écriture exploratrice, novatrice, est politique: même apparemment éloignée du "réel", des "événements", elle fournit le langage moderne, elle bâtit les outils verbaux et mentaux qui permettent de penser le monde. Elle corrode les clichés, elle fait rendre gorge au prêt-à-penser, au déjà dit.

Toute écriture vraie se joue contre les clichés, les "truismes", qui retiennent en arrière le mouvement de la pensée, qui ratent le flux de la vie, qui font verser le langage et l'homme dans l'aliénation et la mort. Cette écriture peut prendre de multiples formes, des plus simples au plus complexes; tant qu'elle est habitée par son auteur, elle est par essence poétique.

Truismes, mon premier roman publié, était d'une certaine façon un manifeste littéraire: l'aventure d'une femme aliénée (au point qu'elle ne se rend pas compte qu'elle est prostituée) qui peu à peu se libère des clichés pour trouver sa voix. Son corps, se transformant, lui signifie que maintenant, tout de suite, si elle veut survivre, il faut qu'elle se mette à penser. Ce qui lui arrive est inouï, n'a jamais été codifié par les lieux communs. Son expérience unique échappe aux registres sociaux. Elle doit donc inventer sa voix, vivre l'aventure d'une langue, qui à mesure que le livre avance et que le corps oscille de symptôme en symptôme, s'enrichit, se complexifie, en vocabulaire et en structure, pour se dégager des truismes.

B.M.: Il semble que vous parlez des choses dont personne ne veut parler, ou bien voir chez soi-même: l'angoisse, l'insécurité, l'insupportable, les 'non-dits'...Pourquoi?

B.M.: Vous avez dit que vous trouvez inutiles les livres qui ne peuvent pas se lire dans l'avenir. Avez-vous toujours la même opinion? Pensez-vous qu'un livre ne vaut absolument rien s'il ne peut pas nous suivre et nous marquer pour toujours? Ou est-ce qu'il y a des exceptions?

B.M.: Pourquoi êtes-vous fascinée par les fantômes? 

M.D.: Le non-dit est ce sur quoi avance l'écriture, ce qu'elle explore comme une terre vierge ou engloutie. Du non-dit naissent les fantômes. Les enfants y sont particulièrement sensibles: ils entendent les spectres secouer leurs chaînes dans les greniers, ils croient aux monstres sous les lits, ils perçoivent le grouillement des créatures dans les placards... Ce qu'on leur cache est toujours de l'ordre de la mort ou de l'ordre de la sexualité; et ces questions fondamentales, passées sous silence, les obligent à se structurer par fantasmes, à faire confiance à leur imaginaire pour élucider le monde. Je suis sans doute écrivain parce qu'on se taisait beaucoup dans ma famille, mais ça n'explique pas tout.

La littérature fantastique, c'est la peur du noir remémorée aux adultes. A l'échelle conjugale, familiale, sociale, ce qui est passé sous silence se fait entendre d'une façon ou d'une autre : c'est un des topos de la psychanalyse. Ecrire, c'est donner voix aux fantômes. C'est d'ailleurs directement le thème de mon second roman, Naissance des fantômes. Une femme, là encore, invente sa propre voix, sur le vide laissé par son repère central, son mari -- autre forme d'aliénation que la conjugalité vécue sur ce mode. Ce qui lui manque lorsqu'il disparaît, et qui est bien plus que la problématique présence de l'autre, personne ne le lui rendra, sinon elle-même, par ses mots et sa pensée autonome. Les phrases disent l'angoisse, elles sont longues, percées de virgules, de parenthèse, à la recherche du mot qui manque, du fin mot de l'histoire... Comme Truismes, c'est un livre du passage à l'âge adulte, et c'est aussi, de tous mes livres, mon livre chéri, le plus proche de moi (sans réel aspect autobiographique) : le témoin d'une période très à vif de ma vie, par sa structure, son thème, son récit.

J'écris des livres psychologiques contre la psychologie. Je ne me satisfais pas de phrases du type "Je me sentais très angoissée" ou "Elle était très heureuse". Ces phrases ont été élaborées, tendues à leur point maximum, à la charnière du 19ème et du 20ème siècle, avec Proust. Ensuite, il y a la cassure Joyce: comment ça se passe à même le cerveau. Ulysse, entre autres livres, a nourri Bref Séjour chez les vivants. Je veux savoir ce que c'est, l'angoisse, le bonheur, la mer, un bébé, ce que c'est de l'intérieur, comme si c'était la première fois que j'abordais ces parages. Je veux dire au lecteur: "Voyez, sentez, entendez: ceci est une vague; ceci est une femme qui se perd; ceci est un cerveau qui pense". Pour citer des exemples simples, les Impressionistes ont ouvert les yeux des humains en leur révélant que le monde est fait de taches et de lumières; le monde est aussi fait de formes vues sous tous leurs angles: c'est l'apport du cubisme à notre regard. Le monde est aussi fait d'électrons, de microbes, d'ondes, de planètes... bientôt sans doute de clones, d'OGN, de nouveaux sons, de nouvelles odeurs... etc... Je participe au mouvement permanent des défricheurs. Je veux ouvrir des yeux sous les yeux des lecteurs, des oreilles sous leurs oreilles, une nouvelle peau sous leur peau. A quoi sert un livre qui ne propose pas de voir le monde comme s'il se dévoilait pour la première fois ?

Pour ce travail, il faut des phrases nouvelles, des formes nouvelles, de nouvelles postures d'écriture.

Naissance des fantômes, naissance de la fiction. Je me suis libérée de multiples contraintes dans ce livre. Truismes était écrit d'un jet, avec colère, en six semaines; Naissance était mon premier livre d'écrivain, où l'écriture devenait mon travail, prenait sa place dans ma vie, sans pathologie, sans m'empêcher de vivre: un métier, un beau métier. A ce moment-là j'ai cessé d'enseigner, j'ai accepté d'être ce que j'étais, j'ai quitté des gens... J'avais vingt-huit ans.

Le Mal de mer est le contre-champ de Naissance des fantômes , le point de vue de la personne qui disparaît. J'avais besoin de la troisième personne pour dire l'absence à elle-même de cette femme qui fuit, la dépression comme une mer... J'ai une grande affection pour elle, le personnage de la "mauvaise mère", ainsi que pour le personnage du détective. C'est mon livre "parfait", impeccable, chaque mot pesé et pris dans le flux... trop parfait d'une certaine façon: il n'est pas assez bancal, pas assez "mal fichu". J'aime les livres auxquels il manque une pièce, qui font entendre un bruit... qui restent ouverts, inachevables, en quelque sorte indéfiniment à écrire. La Chartreuse de Parme serait le saint lieu de ces livres-là.

B.M.: Il y a des paragraphes en anglais dans vos romans, comme par exemple dans Truismes etBref séjour chez les vivants . Parlez-vous l'anglais? Que pensez-vous de la mondialisation de la langue anglaise? Selon vous, quels sont les avantages de connaître une langue étrangère quand on est écrivain?

M.D.: Je suis pour la mondialisation de la langue anglaise, puisque l'esperanto a échoué. Il faut une langue pour que les humains puissent communiquer ensemble, c'est aussi bête que ça. C'est tombé sur l'anglais, pour diverses raisons. Et ça ne tombe pas si mal: c'est une langue facile à simplifier, à universaliser. Evidemment l'anglais "classique" s'en trouve bousculé, comme toute langue beaucoup parlée; mais la littérature en langue anglaise existe, évolue, et Shakespeare est en accès libre dans la plupart des pays du monde.

García-Márquez, je crois, a dit que le français est une langue morte. Je suis traduite dans trente-huit langues: je peux me payer le luxe de trouver que c'est là une idée juste, provocante et drôle.

Je réapprends le basque, ma langue maternelle, oubliée à l'âge de deux ans. Je baragouine aussi latin. Je peux faire semblant de parler italien. J'ai des rudiments de chinois. Je parle couramment anglais, assez bien espagnol: je pourrai donc survivre et, le cas échéant, demander mon chemin. Ces trois langues sont, si je ne me trompe, les plus parlées de la planète.

Paul Otchakovsky-Laurens, mon héros, mon éditeur, a une théorie sur les écrivains: tous, dit-il, ont une relation particulière à leur langue maternelle, au sens où ils l'envisagent comme une convention (ç'aurait pu être une autre langue, une autre mère) et non comme un état de nature (je parle français sans y penser).

Mon français à moi est doublé de basque: langue préhistorique, hors contexte indo-européen, très longtemps orale, ne ressemblant à aucune autre... On dit même qu'elle fut la langue des Atlantes! Enfant, j'ai refusé de parler basque, préférant le français de mon père, langue lumineuse et limpide, langue de la raison et de l'amour oedipien... Le basque était la langue des femmes de la famille, langue de sorcières, langue de secrets, langue opaque, rauque et bouillonnante.

Aujourd'hui, les sorcières, ce sont les femmes qui écrivent (cf Duras). Ma grand-mère faisait tourner les tables, je jette des sorts au monde avec mon chaudron de mots et parfois on me bâtit un beau bûcher. Je perpétue la tradition familiale.

B.M.: Pourquoi comparer les animaux et les humains? Que représentent-ils selon vous?

M.D.: Je trouve que les animaux sont drôles. Ils nous obligent à une métaphysique instantanée: qu'est-ce qui nous sépare d'eux? Qu'est-ce qui nous fait humain? C'est peut-être le sujet de mes livres en général. Depuis que mon fils est né, en avril 2001, la question me paraît plus cruciale encore...

M.H.: Voyagez-vous souvent? Quels sont les pays qui vous attirent? Pour quelles raisons? Est-ce que les voyages influencent votre écriture?

M.D.: J'ai beaucoup voyagé grâce à Truismes et j'ai adoré ça. J'ai aimé écrire dans les chambres d'hôtels. J'ai aimé ne plus savoir comment m'habiller, devoir mettre le nez à la fenêtre pour me souvenir des climats. J'ai aimé voyager vite, réduire la planète comme une tête de Jivaro. Il y a une chanson terriblement sentimentale de Joe Jackson qui me revient en scie musicale à chaque fois que je prends l'avion, quelque chose comme:

"Each new arrival closes places in my heart
But in Shanghaïïïï
The color of the sky
After the summer rain
Is something I've never seen
And the wO-O-rld is big again"

J'adore les grands hôtels. Le room service est à peu près l'idée que je me fais de l'organisation du paradis. Ou bien: un whisky au bar des hôtels internationaux, les plus anonymes possibles, après une longue journée avec éditeurs, lecteurs, journalistes ou universitaires. C'est l'envers du métier d'écrire, et parfois ça fait du bien. Ecrire, c'est d'abord être SEUL.

J'ai aussi beaucoup voyagé pour moi, de façon différente, en stop avant d'être publiée, en prenant du temps, en m'arrêtant, en restant. Je suis très touchée par Buenos-Aires et la Patagonie, par la Tasmanie, par l'Islande, par les bouts du monde, par ces endroits où -- y vivrait-on cent ans -- on serait toujours fondamentalement en exil.

Maintenant je reste davantage chez moi, avec mon mari et mon fils. La vie est courte, précaire et précieuse, et j'ai envie de la passer avec les gens que j'aime. Nous avons pour projet de vivre quelque temps en Australie, et peut-être aussi dans les Aléoutiennes... Mon mari est chercheur en astrophysique, il travaille sur les météorites et se rend souvent en Arctique et en Anctartique. A sa façon c'est lui aussi un explorateur. Pour la petite histoire, mon ex-mari est mathématicien. La science enrichit mon imaginaire, m'apporte des images, des métaphores et des fictions pour rendre compte du monde.

M.H.: Fréquentez-vous le monde littéraire? Quels sont vos projets?

M.D.: Mes projets d'écriture sont consignés dans Le bébé , à paraître en mars 2002 (chez POL bien sûr). Roman, théâtre, poésie, et peut-être, dans longtemps, un essai littéraire à ma façon. Je vis assez à l'écart du "milieu" parisien. Je vois avec plaisir deux écrivains: Philippe Sollers et Virginie Despentes, et je festoie volontiers avec certains poètes chez POL: Olivier Cadiot ou Dominique Fourcade. J'ai eu la chance de côtoyer Nathalie Sarraute à la fin de sa vie. "Ne vous laissez jamais abattre", c'est le message qu'en résumé elle m'a laissé. C'était une chercheuse, une découvreuse, pleine de hargne, d'humour et de ténacité.

M.H.: Est-ce que la religion et la politique influencent votre vie et/ou votre oeuvre?

Je réagis occasionnellement, si on me le demande, à des événements. Je ne suis pas une militante, mais je peux m'énerver quand le droit à l'avortement ou le libre accès à la contraception sont menacés. Mon métier, mon arme, mon plaisir, mon rôle, c'est d'écrire: pas plus et pas moins. Ce serait en ce sens une erreur et une faute de m'isoler, de cesser d'observer le monde, mais mon métier n'est pas exactement de le commenter.

Je suis athée, féministe et européenne.

La nuit je crois aux spectres, le jour je suis cartésienne. "Passé le pont, les fantômes vinrent à ma rencontre..." (Dracula ?)

M.H.: Quel rôle jouent la famille et les relations dans votre parcours?

M.D.: J'ai obtenu du système scolaire français tous les diplômes, en lettres, qu'on pouvait en obtenir, sans jamais lâcher mon idée: écrire, écrire hors de tout système, ne pas me laisser stériliser. C'était assez "schizophrénique" (bien que je n'aime pas galvauder ce mot). Je garde de mes années à Normale Sup (90-94) un très bon souvenir, de liberté totale en plein coeur de Paris. Denses années d'écriture.

Ma mère était prof de français (6ème-3ème), mon père technicien. Il y avait chez moi une bibliothèque très hétéroclite, mes parents lisaient beaucoup et de tout. Dans le village de trois cent habitants où je suis née, ma meilleure amie, rencontrée à six ans et qui est toujours ma meilleure amie, est aussi devenue normalienne, en mathématiques. Je ne sais pas ce qui, là dedans, explique ceci ou cela, et je ne crois pas que ce soit essentiel pour la lecture de mes livres.

Quant au système "littéraire", Goncourt ou autre, je suis hors de prix. J'ai eu très tôt du métier d'écrivain le pire et le meilleur, l'encensement et la curée, les lettres d'amour et de haine, la calomnie et les demandes en mariage, les adorations et les jalousies. Je suis inoxydable. J'ai trente deux ans, la vie devant moi et des tas de livres en tête.